Panthera tigris tigris

une famille unie

Dans la torpeur de la forêt, je continue de veiller sur mes trois petits. Ce soir, je vais les initier à la chasse. Leur première chasse. Mais avant, je leur apprendrai à jouer. Jouer avec leur proie, la patience de la traque, l'élesticité de leur corps paré pour l'attaque. Puis, quand l'instinct ne sera plus neccesité, leur faire aimer la chair de l'autre. Comment tirer l'essentiel des morceaux choisis, mastiquer, digérer. Quelques coups de langue au bord de la mare. Une bonne toilette, longue, minutieuse. Après, nous retournerons sous les tecks ombrageux. Le regard voilé par la fatigue, toujours rivé sur les querelles inutiles des singes. Contre mes flancs chauds, je bercerai mes enfants. Bientôt, ils ne me téteront plus. Cependant, je ne peux m'empêcher de les lécher vigoureusement sur le haut de la tête, le long de leur échine nerveuse. Enfin, roulés les uns contre les autres, je lancerai un long feulement de plaisir. Comme un signal qui se répercutera à travers la forêt. Pour terroriser les villageois dans leur sommeil. Juste pour prévenir que je suis là, moi, panthera tigris tigris.

Aotearoa, une légende maori

avant l'arrivée des premiers colons

Décembre arriva vite. Noala partit pêcher, seul. Comme il tirait la pirogue vers la plage, ce qu'il découvrit sur l'horizon l'intrigua. Une peur inconnue l'incita à rebrousser chemin. Il courait le long des flancs du volcan pour avertir les siens. Un phénomène étrange grossissait sur les lames écumantes. Personne n'avait jamais vu un tel spectacle. Comme une maison à étages, surmontée de voiles géantes. Comment ne coulait-elle pas ? Elle était bien trop lourde pour flotter. Le wapu(1) entier reflua sur les hauteurs. Une belle pagaille s'empara de lui. Les enfants s'egayaient le long de la falaise. Leurs mères, effrayées, tentaient de les rattraper. Leurs pères, de farouches guerriers, s'agglutinaient, lances au poing. Un conseil de guerre était prévu pour midi. Les bateaux étrangers mouillaient au large. Rien ne semblait bouger à bord. Aucun homme ne se montrait. Et si les Dieux étaient venus visiter le wapu ?

(1) clan

Perpétuité pour Sergueï Izarevich

un hiver à Moscou

L'homme qui marche d'un bon pas n'a pourtant pas l'air pressé. Il porte toujours le même loden sans couleur qui dissimule sa silhouette. Au bout de ses mains gantées, un cartable en cuir fauve se balance. Ce matin-là, la neige a durci. Il contourne un pâté d'immeubles sur des trottoirs verglacés. Une chapka épaisse le protège de l'air vif. Le soleil pointe le bout de son nez au-dessus des dômes étincelants de la Place Rouge. Des strates de nuages turquoises donnent la réplique à un ciel écarlate. Sergueï Izarevich pousse la lourde porte cochère et s'engouffre sans bruit dans un long couloir. Avant, il s'assure ne pas avoir été suivi. Son stratagème n'est qu'un leurre. Il ouvre une autre porte et ressort dans une rue parallèle. Il croise quelques passants frigorifés, tête basse, la démarche mal assurée. Puis, après plus d'une demi-heure, il franchit le seuil d'une maison de quatre étages. Le centre de Moscou n'est pas très loin.